Rassemblement 7 octobre 2023 – Paris A l’initiative du Comité international de défense des femmes afghanes

Intervention de Christel Keiser au nom du Comité international de défense des femmes afghanes.

Bonjour à toutes et à tous,

Il faut le dire clairement : l’accord de Doha de 2020, signé entre les États-Unis et les talibans, actant le retrait des troupes des Etats-Unis et de l’OTAN d’Afghanistan en aout 2021, a réinstallé les talibans au pouvoir. Il leur a laissé les mains libres et a accéléré la descente aux enfers pour les femmes afghanes.

Et qu’on ne nous dise pas que l’administration américaine ne savait pas : un rapport de l’ONU du 15 juin dernier reconnait que dans l’accord de Doha, il n’y a « aucune mention des droits des femmes, ni aucune garantie pour les préserver. »

En deux ans, les interdictions frappant les femmes se sont multipliées : interdiction de fréquenter les bancs des écoles, collèges, lycées et universités ; interdiction de se rendre dans les bains publics, parcs et salles de sport, interdiction de travailler dans les ONG, interdiction de sortir non accompagnées par un homme, fermeture des salons de beauté privant les femmes de ressources et des quelques lieux de liberté qu’il leur restait.

Le code vestimentaire féminin imposé par les talibans interdit aux femmes de porter des vêtements qui révèlent leurs bras ou leurs jambes. Le hijab est obligatoire, la burqa très fortement recommandée, ne laissant aux femmes afghanes aucune liberté quant à leur apparence.

Pour autant, ont-elles renoncé à combattre ? Certainement pas. Et je voudrais ici saluer le courage et la détermination de ces femmes, de ces militantes qui, bien que persécutées par les talibans, se battent pour leurs droits : manifestations et rassemblements pour l’accès aux universités ou encore contre la fermeture des salons de beauté, organisation de réunions de protestation contre le sort qui leur est réservé.

Nous recevons régulièrement des informations du Mouvement spontané des femmes afghanes qui fait état des initiatives prises pour la défense des droits des femmes.

Les femmes afghanes ne renoncent pas malgré la répression féroce qui s’abat sur elles. Car elles sont menacées, persécutées, arrêtées, frappées, soumises à des tortures et violences sexuelles, enlevées, placées dans des lieux de détention inconnus, contraintes de vivre dans la clandestinité…

Certaines ont été relâchées des prisons talibanes à condition qu’elles cessent leurs activités de protestation et qu’elles gardent le silence sur la manière dont elles ont été traitées par les talibans et moyennant rançon.

Des membres de leurs familles ont été arrêtés et tués.

Je voudrais attirer l’attention sur trois militantes du Mouvement spontané des femmes afghanes, arrêtées au cours des derniers mois.

Il s’agit d’abord de Neda Parwani et de Julia Parsi. La première a été arrêtée le 19 septembre à Kaboul, chez elle, avec son mari et son fils de 4 ans. Ils ont été transférés dans un lieu inconnu. Neda Parwani se battait pour le droit à l’éducation, le droit au travail et la liberté des femmes. 

La deuxième, Julia Parsi, a été arrêtée le 27 septembre par les services de renseignements talibans. Ils ont confisqué les effets personnels et les documents de son mari.

Et puis, il y a le cas de Saleema Shabnam, arrêtée en janvier dernier. Elle a été transférée à la prison de Polcharkhi à Kaboul. Son crime, comme elle le dit si bien, était de vouloir « le travail, le pain, l’éducation et la liberté ». « Je ne veux pas », dit-elle « que mes enfants grandissent analphabètes et misérables comme moi. »

Saleema a été battue, a reçu des gifles et des coups de bâton sur le dos et les jambes. Elle a été menacée de mort et de viol. « Ils voulaient me faire capituler » affirme-t-elle « pour que je n’ose plus à l’avenir me joindre aux femmes qui protestent et élever la voix. »

Elle a été relâchée au bout de 19 jours. Quand elle est rentrée chez elle, elle a été accueillie par son mari en ces termes : « Tu as apporté la honte sur la famille par tes mauvaises actions. Tu nous as déshonorés aux yeux des gens. Je ne veux plus de toi, va-t’en où tu veux ! »

Elle a trouvé refuge chez sa sœur puis a été chassée par la famille de sa sœur. Elle a réussi à trouver refuge, avec ses cinq enfants – que son mari essaie de lui enlever – dans une maison sécurisée créée par le Mouvement spontanés des femmes afghanes.

Ce sont là trois cas emblématiques de la terrible situation imposée aux femmes afghanes. Mais ce sont des centaines de militantes et de femmes qui sont concernées. 

C’est pour aider ces femmes à combattre pour leurs droits qu’a été constitué, le 29 octobre 2022, le Comité international de défense des femmes afghanes, à l’issue de la conférence internationale des femmes travailleuses suivie, le 30 octobre, par la conférence internationale contre la guerre et l’exploitation.

Car, on le sait, dans une situation internationale de plus en plus marquée par la guerre, le combat pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes est indissociable du combat contre la guerre.

Il y a donc près d’un an, la conférence internationale des femmes travailleuses a répondu à la demande de solidarité internationale transmise depuis Kaboul par le Mouvement spontané des femmes afghanes. 

Depuis sa constitution, le Comité international de défense des femmes afghanes a publié de nombreux communiqués rendant compte de l’activité du Mouvement spontané des femmes afghanes.

Ce comité a été rejoint par plusieurs milliers de femmes et d’hommes, de militantes, de syndicalistes, d’élus, de démocrates, d’artistes. Signalons parmi elles et eux : Nassera Bermania, adjointe au maire de Marseille, Lydia Frentzel, élue aussi à Marseille et à la Métropole Marseille-Provence, Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières (dont le message a été lu tout à l’heure), Emilie Marche, conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes, Pascal Mazet, conseiller régional d’Occitanie, Reza Painchan et Kamel Brami, syndicalistes en Seine-Saint-Denis, Annie Ernaud, prix Nobel de littérature…

L’antenne française du Comité international de défense des femmes afghanes s’est adressée le 28 décembre 2022 au président de la République afin d’être reçue pour demander aux autorités françaises qu’elles accordent l’asile immédiat et inconditionnel aux femmes et militantes afghanes, menacées de mort pour avoir organisé des manifestations contre l’exclusion des femmes et jeunes filles des écoles et universités ainsi que des lieux de travail.

Le 30 mars, le chef de cabinet de Macron a accusé réception de cette demande et informé qu’elle avait été transmise au ministère des Affaires étrangères.

En juin dernier, la Comité international de défense des femmes afghanes a organisé deux tournées en Europe de deux militantes du Mouvement spontané des femmes afghanes. Hassina Sadet s’est rendu à Metz, à Bruxelles et à Liège (Belgique) et à Berlin (Allemagne). Ranna Amani est allée à Marseille, à Lisbonne (Portugal), à Bilbao (Espagne), à Turin (Italie) et à Genève (Suisse).

Le 28 août, la cheffe de cabinet de la ministre des Affaires étrangères Catherine Colonna a répondu à la demande formulée en décembre 2022. Elle a expliqué toutes les choses formidables mises en œuvre pour les femmes afghanes. La réponse précise (je cite) : « Comme vous, nous sommes extrêmement préoccupés par ces multiples violations ; soyez assurée de notre pleine mobilisation, en dépit des contraintes qui s’imposent à nous du fait de l’absence de représentation diplomatique en Afghanistan (…) Nous poursuivons notre politique de facilitation des sorties d’Afghanistan , grâce à la mobilisation de nos consulats des pays voisins, qui ont été renforcés pour pouvoir répondre dans les meilleurs délais au très grand nombre de demandes déposées. »

En apparence, cette réponse semble aller dans le bon sens. Oui mais voilà, il y a un problème.

Il s’agit en l’occurrence des consulats basés au Pakistan, en Inde et en Iran. 

Madame Colonna et sa cheffe de cabinet ne peuvent ignorer qu’il faut des mois pour obtenir un simple rendez-vous dans l’un de ces consulats !

Elles ne peuvent ignorer que ce sont des opérateurs privés qui attribuent les créneaux de rendez-vous via internet et que les moyens sont très insuffisants pour traiter toutes les demandes !

Elles ne peuvent ignorer que quand les femmes afghanes réussissent à se rendre en Iran ou au Pakistan, non sans difficultés, elles bénéficient d’autorisations de séjour dans ces pays qui sont limités à deux ou trois mois ; et que, passé ce délai, si elles n’ont pas obtenu de visa pour la France, elles doivent repartir en Afghanistan !

Elles ne peuvent ignorer que l’Iran procède, dans cette situation, à leur expulsion !

Elles ne peuvent ignorer que les visas temporaires des Afghans entrés légalement sur le sol pakistanais expirent avant que les demandes déposées auprès du consulat français n’aboutissent !

Elles ne peuvent ignorer que le gouvernement pakistanais vient de décider d’expulser deux millions de réfugiés afghans d’ici le 1er novembre, dont des milliers de femmes !

Elles ne peuvent ignorer que Neda Parwani et Julia Parsi sont en prison et risquent leur vie.

Même l’administration américaine, par la voix de son envoyée spéciale, Rina Amiri, a publié une déclaration, le 1er octobre, en faveur de la libération immédiate de Neda Parwani et de Julia Parsi.

Pour sa part, le Comité international de défense des femmes afghanes exige la libération immédiate et inconditionnelle de Neda Parwani et Julia Parsi et réitère une exigence auprès gouvernement français – qui se dit soucieux du sort des femmes afghanes : demander leur libération et leur accorder l’asile ainsi qu’aux 65 femmes dont la liste nous a été transmise par le Mouvement spontané des femmes afghanes.

Le comité international de défense des femmes afghanes mettra tout en œuvre pour y parvenir.

Pour conclure, je propose qu’à partir de cette journée de mobilisation en France et dans le monde entier pour la libération immédiate de Neda  Parwani et Julia Parsi et pour que l’asile soit accordé par les gouvernements, partout où nous sommes, nous multiplions les démarches et initiatives pour exiger du gouvernement français qu’il accorde l’asile aux femmes afghanes persécutées.

Je propose que chacune d’entre nous, chacun d’entre nous, s’adresse aux responsables politiques, aux syndicalistes, aux responsables associatifs, aux élus, aux députés pour qu’ils appuient partout ces démarches.

Je vous remercie.